Ethique : le Rede en question

164.13.5.22 Uarain

Voilà un grand morceau, que je vais certainement rédiger en plusieurs fois parce que j’ai  pas mal de choses à y mettre, et qui risque de choquer un peu (peut-être même beaucoup) ceux et celles qui ne me connaissent pas (ou qui ne me connaissent que depuis peu). Le code d’éthique auquel je m’astreins depuis longtemps est hérité d’un passé lointain et douloureux où j’ai fait pas des choses dont je ne suis pas fière, dont j’ai tiré des leçons qui me permettent depuis de nombreuses années de savoir où j’en suis au niveau de mon éthique personnelle.

Quitte à choquer, faisons-le tout de suite : je n’ai jamais réellement adhéré au Rede Wiccan. D’abord parce que la version actuelle, traduite en français, du Rede est à la fois réduite, simplifiée et déformée par des traductions parfois malheureuses (désolée, vous allez avoir droit à un cours d’anglais dans cet article). Ensuite parce que, comme je l’ai déjà écrit, le Rede n’est pas une loi universelle de la Wicca (certaines traditions wiccanes ne basent pas tout sur le Rede). Enfin parce que cette « simple » phrase est d’une complexité telle qu’on peut lui donner 15 interprétations différentes.

Je vais reprendre dans cet article des choses que j’avais déjà publiées le 18 mars 2008 sur ce blog et le 4 août 2008 sur ce forum (aujourd’hui fermé, mais que je n’ai pas supprimé parce que je souhaitais conserver une copie datée de certains de mes écrits).

Histoire
Le mot « rede » signifie « conseil » en vieil anglais (et non pas « loi » comme on peut le lire parfois). Le Rede, dans sa forme la plus connue (les « huit mots ») fut exprimé publiquement pour la première fois par Doreen Valiente en 1964. Une phrase similaire, « Fais ce que tu veux sera la totalité de la Loi« , apparaît dans les travaux d’Aleister Crowley vers 1904, et des idées similaires peuvent être trouvées chez Saint Augustin, théologien du 4e siècle  : « Dilige, et quod vis fac » qui signifie « Aime, et fais ce que tu veux« . Ce n’est donc pas une exclusivité wiccane.

Je mettrai ailleurs pour référence 2 versions du Rede complet, avec les traductions que j’en ai faites à l’époque. Ce qui m’intéresse ici, c’est la petite phrase que tout le monde se plaît à dire (et à déformer souvent), le fameux An’ it harm none, do what you will de Doreen Valiente.

Signification
La partie An’ it harm none est souvent traduite par “Si tu ne fais de mal à personne”. Littéralement, elle signifie « Si cela ne cause aucun tort » et quand on les analyse en détail, on se rend compte que les deux versions, bien que proches, n’ont pas la même signification:
– Si tu ne fais de mal à personne, fais ce que tu  veux = tu as le droit d’exercer ta volonté comme bon te semble tant que ton intention n’est pas de faire du mal à quelqu’un.
– Si cela ne cause aucun tort, fais ce que tu veux = tu as le droit d’exercer ta volonté comme bon te semble tant que le résultat de tes actes ne cause de tort à rien ni personne.

Vous conviendrez que la nuance est de taille, car non seulement on ne parle plus d’intention mais de conséquence (intentionnelle ou pas) de ses actes, mais en outre, il y a un fossé entre « faire du mal à quelqu’un » et « causer du tort à quelqu’un ou à quelque chose »…

J’en viens maintenant à la partie do what you will qui est presque toujours traduite par « fais ce que tu veux » (qui est une traduction correcte mais qui nécessite réflexion), parfois par « fais ce qui te plaît » (qui est une adaptation réductrice). En effet, dans cette partie de phrase, il y a 2 verbes : faire et vouloir… mais un « vouloir » un peu particulier. Il y a en effet 2 façons de dire « vouloir » en anglais (de manière générale, l’anglais nuance avec du vocabulaire alors que le français nuance avec des tournures grammaticales) : le verbe want et l’auxiliaire modal will (je vous épargne les détails vraiment techniques pour me concentrer sur le sens). Un enfant qui fait un caprice dans un supermarché hurlera « I want chocolate!!! » : il a envie de chocolat et il exige que ses parents en achètent, c’est un ordre ! Lors des mariages dans les pays anglo-saxons, les époux répondent « I will » à la question « will you take X as your husband/wife? », ce que la plupart des versions françaises traduisent par « je le veux ». Il ne s’agit pas là d’une envie, ni d’un ordre, mais de l’expression d’une volonté mûrement réfléchie, d’une intention ferme. Le Rede dit « do what you will » et non « do what you want« , et les deux ne sont pas du tout interchangeables : le choix de will (de même que sa position en fin de phrase, qui le met en évidence) exprime quelque chose comme « agis en exerçant ta volonté » plutôt que « agis en laissant libre cours à tes envies« . Ai-je besoin de rappeler qu’en magie, la volonté/l’intention est le seul outil indispensable ? La présence du mot volonté/intention dans une phrase telle que le Rede n’est sans doute pas un hasard.

Mon interprétation de la version originale du Rede a toujours été quelque chose comme : Agis en exerçant ta volonté, pourvu que ton intention ne soit pas de causer du tort et que tes actes soient sans risque. Vous me direz sans doute que, globalement, ça veut dire la même chose… et je vous répondrai « oui, mais c’est plus précis » en vous renvoyant à l’article sur les geasa, ou en vous donnant mon exemple classique : une sorcière a besoin d’argent pour payer ses factures et décide de pratiquer un rituel dans ce sens, en oubliant de préciser que son sort ne doit causer aucun tort. Quelques jours/semaines plus tard, sa grand-mère décède, en lui léguant un peu d’argent. La sorcière règle ses factures, certes, mais si elle a un minimum de sens des responsabilités, cet argent a vraiment une mauvaise odeur…

Parce que le souci, avec le Rede, c’est qu’il est là pour faire réfléchir et pas pour être pris au pied de la lettre. Comme je l’ai dit plus haut, c’est un conseil et non une loi, et le but premier d’un conseil, c’est de faire réfléchir la personne qui le reçoit. A première vue, le Rede dit « vous êtes libres d’agir selon votre volonté », et malheureusement, beaucoup de débutants se disent « ah bin c’est cool, ça, il n’y a pas vraiment de limite ». Sauf que tout acte (magique ou pas) a des conséquences (directes et indirectes). Au final, quand on creuse un peu la signification du Rede, on se rend compte qu’il sous-entend en fait que la liberté n’est qu’apparente parce que tout acte, même le plus anodin, peut avoir des conséquences fâcheuses. Et au bout de cette réflexion, on s’aperçoit que sous cette apparente liberté se cache une impossibilité : aucun acte ne peut être à 100% inoffensif.

A partir de là, si on veut avancer dans la pratique magique, à un moment donné, on est obligé d’aller au-delà du Rede : de se forger son éthique personnelle, de déterminer ce qu’on considère comme acceptable, les limites qu’on ne franchira jamais (… hum, jamais ? vous êtes sûrs ?… ) et surtout, les responsabilités qu’on est prêt/e à assumer.

A propos Caitlín Urksa nic Mhorrigan

Païenne, Celte de coeur, créature de la nuit et Ourse des montagnes ; artiste par plaisir, prof par obligation ; Sagittaire/Verseau, à la fois perfectionniste et désordonnée, les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles.
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6 commentaires pour Ethique : le Rede en question

  1. Salvaquaria dit :

    Je me permets de commenter ce début d’article même s’il n’est pas achevé. C’est important ce que tu pointes là… le langage est traître allais-je dire, mais non… c’est simplement que nous parlons mal (le nous est générique, je ne vise personne)… Le fait est que je commets aussi l’erreur, je dis ‘tort’ alors que je conçois ‘mal’ et finalement je ne dis pas ce que je veux dire. C’est grave mais ça se corrige (d’autant mieux une fois que la bavure est dévoilée).

  2. Plusieurs choses :
    – article très clairement passionnant à venir, les païens devraient un peu plus se pencher sur la question (leur éthique). Parfois ils le font, mais je regrette que personne n’en discute plus.
    – très curieuse par les « versions longues » du rede !
    – a priori de mémoire, j’avais pas la même phrase finale du Rede du tout où je l’avais traduit…

    Bref, j’espère que tu reposteras cet article quand il sera complet.

  3. summ3rland dit :

    Commentaire (tardif) sur la base du Rede, à savoir le commentaire dans le BoS originale (s’il y en a bien un…:D) de Gardner qui, concernant les « lois secondaires » ayant trait à l’utilisation néfaste de l’Art se contente de :

    « But when one of our oppressors die, or even be sick, ever is the cry, « This be Witches Malice, » and the hunt is up again. And though they slay ten of their people to one of ours, still they care not; they have many thousands, while we are few indeed. So it is Ardane that none shall use the Art in any way to do ill [45] to any, howevermuch they have injured us. And for long we have obeyed this law, « Harm none » and nowtimes many believe we exist not. So it be Ardane that this law shall still continue to help us in our plight. No one, however great an injury or injustice they receive, may use the Art in any to do ill or harm any. [50] But they may, after great consultations with all, use the Art to prevent or restrain Christians from harming us and others, but only to let or constrain them and never to punish, to this end. »

    Le rede m’a toujours semblé une simple extrapolation, mâtinée d’une interprétation occidentale du karma, à partir de cette loi qui ne vise, si l’on s’en tient à la wicca traditionnelle que la sauvegarde du secret. Donc l’adhésion aveugle à l’invitation à l’irresponsabilité individuelle que prône le rede (ou plus directement le triple choc blabla) me semble être en contradiction avec la wicca, en tous les cas Gardnerienne.

    Intéressant, en tous cas de pouvoir observer ton évolution Moonstonekat🙂.

    • ouh laaaa, ça fait bien longtemps qu’on ne m’a pas appelé comme ça ^^
      effectivement, quand on regarde un peu du côté des origines (gardnériennes, évidemment), on constate qu’il y a un fossé (un abîme, même) entre Gardner et la Wicca actuelle.
      Quant au triple choc, je n’y ai jamais adhéré… le choc en retour, ok, dans une certaine mesure, mais rien n’explique ni ne justifie la multiplication par 3😉

  4. summ3rland dit :

    On peut supposer que c’est une variation sur le Triple Déesse ( qui est, là aussi, un acquis relativement tardif de la Wicca mais qui certes, peut se justifier par du bric à brac kabbalistique considérant que la Déesse relève de Binah (Sea Priestess et compagnie)…mais encore une fois c’est toujours un « échaffaudage » à partir d’une interprétation…). Le plus curieux c’est lorsqu’on aborde cette question face à une audience anglo-saxonne ( wicca l’audience hein ) ne serait-ce qu’en ne remettant simplement en cause le « triple » de la formule on a droit à une levée de bouclier démentielle et catégorique quand bien même on confirme la question de « retour » qui est ( à mon avis ) naturelle mais liée à l’intention et à la maîtrise du pratiquant et pas à une instance divine suprême. Ou mieux « une mécanique naturelle comme la gravitation » peut on lire ça et là. Phyllis Currot dans son livre « Witchcrafting » consacre un chapitre pas trop mal sur le sujet. Ça reste intéressant, en tous cas, de voir comment une orthodoxie se fabrique de toutes pièces, un peu comme le célibat des prêtres qui s’est forgé une réputation spirituelle à partir d’une justification pragmatique ( protection comme pour le Harm none au fond ).

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