Souveraineté

La déesse de la Souveraineté apparaît fréquemment dans les récits médiévaux irlandais. Bien qu’ils aient été écrits, pour la plupart, par des moines chrétiens, on peut voir dans les histoires que la culture et la religion pré-chrétienne vénéraient une pléthore de déesses présidant à des fonctions telles que la guerre, la fertilité, et les arts, réunies en la personne d’une déité ouvertement sexuelle connue comme Souveraineté, dont le mariage avec le roi assurait à celui-ci sa royauté. La royauté irlandaise primitive était de caractère sacré : il est roi parce qu’il s’unit à la déesse Souveraineté, parce qu’il n’a pas de blessure et parce qu’il évite les geasa (tabous) symboliques. Le vieux concept de royauté a coexisté avec le christianisme pendant plusieurs générations.

Il est généralement reconnu que la Souveraineté représente à la fois l’inframonde et la terre sur laquelle règne le roi. Divers travaux, dont ceux de Mircea Eliade, ont montré que dans les sociétés primitives, la Fécondité est détenue par le monde des morts, par les ancêtres. Mort et Fécondité sont donc étroitement liés et s’incarnent exemplairement dans une figure féminine. Ces figures de déesses de fécondité cthoniennes nous renvoient à des périodes nettement antérieures à celles de nos récits médiévaux, dans lesquels le motif est largement christianisé (ces figures de femmes y apparaissent comme des tentatrices plus ou moins démoniaques). Dans son aspect positif, accordant la royauté, la Souveraineté a souvent trois aspects : elle apparaît au héros alors qu’il est seul (souvent près de l’eau), a une nature ou apparence double (se transformant souvent de hideuse à belle), et elle offre au héros une boisson pour lui montrer sa faveur (et parfois pour symboliser l’acte sexuel).

Dès les romans du Moyen-Age, les figures de la Dame du Lac et de la Vouivre combinent la Mort et le Féminin. Un chevalier errant parvient à une fontaine dans laquelle se baigne une belle jeune femme nue. Soit grâce à sa propre ruse, soit séduit par la jeune femme elle-même, le chevalier l’épouse et passe alors dans son monde à elle, dans le Sidh, le monde des morts. Il finit par obtenir qu’elle l’accompagne dans son monde à lui, ce à quoi elle met une condition, digne des geasa des récits primitifs. Dans l’histoire de Mélusine et dans celles de Vouivre, il s’agit de ne pas la voir nue ou de ne pas chercher à la voir le vendredi. S’il transgresse l’interdit, elle disparaît en emmenant ses enfants.
La Dame du Lac, celle qui accorde la Souveraineté au roi Arthur, celle qui forge l’épée magique Excalibur, et qui soigne le roi blessé, n’apparaît pas pour la première fois dans les récits originaux du 12e siècle. Elle est en fait plus ancienne que le christianisme celte : elle est la déesse irlandaise Brigid, l’enchanteresse galloise Ceridwen (dont le nom fut interprété comme signifiant « femme tordue » bien que le second élément, -wen, soit plus communément traduit par « sacrée« ) et de nombreuses autres Dames des Profondeurs : la Déesse Mère Sombre primitive, patronne du chamanisme celte.
Même dans les récits arthuriens, il est difficile de clairement dépeindre la Dame du Lac. Dans la plupart, elle est appelée Morgane, alors que dans certains récits français, elle est appelée Viviane et Elaine. La Fée Morgane est dite la marraine de Gargantua, son nom est d’ailleurs orthographié Morgan-le-Fay, alors que Rabelais l’appelle la fée Morgue (s’appeler Morgue et être liée à la Mort…) La christianisation a diabolisé Morgane, puis l’a christianisée en sainte Marguerite, représentée avec le dragon à ses pieds, le dragon-vouivre symbolisant alors les énergies telluriques (le pouvoir de la terre).

Morgane est sans nul doute l’un, si ce n’est le personnages le plus complexe de la mythologie arthurienne. Selon la tradition, elle serait nièce de Viviane, cousine de Lancelot, femme d’Urien, mère d’Yvain en plus d’être la sœur d’Arthur. Cependant, dans la chronologie des textes, Morgane est d’abord sans lien de parenté avec quiconque. Mais toujours, elle est une véritable magicienne. Le caractère de Morgane s’étant peu à peu dissout sous l’influence chrétienne, et il faut étudier la signification de son nom pour y voir plus clair. Là, deux thèses s’opposent, sans être contradictoires. Certains font dériver Morgane de mori gena, celle qui est née de la mer. D’autres font dériver ce prénom de mor rigain, la grande reine (Morgane est la reine d’Avalon, île paradisiaque et entre Mor-rigain et Morrigan il n’y a qu’un pas). Morgane est un personnage riche et complexe. Markale en dit que c’est « la Vierge qui fait peur, la Vierge qui engloutit, la Célibataire, l’Indomptable, à la fois vierge (ayant pour sens, dans ce contexte, indépendante vis-à-vis des hommes) et putain, Mère de tous ceux qui ont été ses amants« . Morgane représente la révolte contre l’autorité masculine. Cet aspect de sa sexualité est une des caractéristiques de la déesse celtique et va de pair avec la souveraineté chez les celtes.

En Irlande et en Grande-Bretagne pré-romaine, il y avait une trinité de déesses appelées Brigantia, ou Brigid, « l’Exaltée« . Brigid est décrite comme une déesse vénérée par les poètes, et ses deux soeurs, portant le même nom, une guérisseuse et une forgeronne, sont aussi décrites comme des déesses. Lorsque les Romains la rencontrèrent en Grande-Bretagne, ils l’identifièrent comme l’égale de leur Minerve, car les deux déesses accordent la souveraineté, la sagesse, l’inspiration et l’habilité artisanale. En tant que déesse de la poésie, Brigid est implicitement associée au chamanisme celtique. Les irlandais et les gallois faisaient un lien direct entre les poètes et les chamans. Le chant est magique : le mot « enchanter » a la même racine que « chanter« , et dans la culture irlandaise primitive, le mot pour poète, filid, signifie aussi prophète. Brigid est aussi une déesse du feu, comme en témoigne le feu perpétuel qui était gardé dans son sanctuaire à Kildare, même après qu’il soit devenu un couvent et que ses vestales soient devenues des nonnes. Le feu est lié à la forge, et Brigid est aussi la déesse de l’art magique de la ferronnerie. Dans les récits arthuriens, l’épée magique Excalibur est forgée par les femmes d’Avalon, l’Ile des Pommes, plus tard identifiée comme étant Glastonbury, où il y a effectivement un puits aux eaux régénératrices. Le lien entre Brigid, les puits et les pommes semble pointer vers une même direction. Le fait que, dans l’art et la mythologie européenne, le fruit de la connaissance d’Eve soit généralement décrit comme une pomme (le fruit défendu n’est jamais identifié dans la Bible, et les pommes ne sont pas originaires du Moyen Orient) n’a de sens que s’il existait déjà une tradition européenne où les pommes sont le fruit de la connaissance.

Cheval et Souveraineté

Le rituel du couronnement des rois irlandais est très ancien et très étrange, et fait apparaître un autre visage de la déesse Souveraineté. A l’occasion du couronnement, le roi s’accouplait rituellement avec une jument, qui était ensuite sacrifiée, et dont le roi buvait le sang après s’y être baigné, partageant avec la communauté cette libation.
On dit que les chevaux existaient avant les hommes dans les Iles Britanniques. En tant que créatures indigènes, les chevaux étaient la première tribu des Iles Britanniques, ils détenaient donc les clés du royaume, il n’est donc pas étonnant que la Souveraineté des Iles Britanniques soit symbolisée par le cheval. D’ailleurs, si l’on considère la relation entre les humains et les hommes jusqu’à l’histoire très récente, on peut comprendre pourquoi la Déesse Cheval est la Reine de la terre. Les chevaux ont été utilisés pour le transport, la guerre, le travail des champs. Le cheval a eu un grand rôle religieux pour les tribus celtes, pour qui il était de nature divine. Dans l’imagerie celte, le cheval est un animal magique et mystérieux, associé aux ténèbres du monde chthonien : il peut surgir des entrailles de la terre ou des abysses de la mer. Mais il est aussi bien porteur de vie que de mort, associé au Feu vivifiant ou destructeur, et à l’Eau nourricière ou asphyxiante. Symbole du désir, de l’ardeur, de la fécondité, c’est la puissance créatrice, à la fois sexuelle et spirituelle. Quand il quitte ses origines chthoniennes pour s’élever vers les cieux, vêtu d’une robe blanche, il devient ouranien ou solaire, représentant l’instinct maîtrisé et sublimé. Il est alors la monture des héros, des saints et des conquérants spirituels.
Il y a à la limite du Wiltshire et du comté voisin, l’Oxfordshire, une représentation préhistorique de cheval, le Cheval blanc d’Uffington, aux lignes stylisées, datant probablement de l’Age de Bronze (entre 1400 et 600 avant l’ère chrétienne). On pense que l’idée de départ pourrait bien avoir dérivé d’un ancien culte du cheval.

Dans la mythologie celtique, plusieurs déesses sont associées au cheval. La Déesse gauloise Epona est décrite comme chevauchant un cheval céleste et, comme de nombreuses déesses celtes, elle a un aspect triple, et est parfois appelée « les trois Eponae. » En Grande Bretagne, Epona était connue comme Brigantia/Brigid. Dans le folklore irlandais, Macha est associée à la guerre, aux chevaux et à la souveraineté. Elle est « une des trois morrígna » (pluriel de morrígan). Bien qu’enceinte, elle accepte de faire la course contre les chevaux du roi et les bat, donnant naissance à des jumeaux sur la ligne d’arrivée.  Medb (Maeve dans sa forme anglicisée), viendrait de Méabh qui signifie ivresse (du pouvoir) et qui aurait une racine commune avec le mot mead, l’hydromel. Elle est la reine du Connaught et nul roi ne peut régner sans l’épouser, car elle personnifie la Souveraineté. Guerrière et ambitieuse, sa seule vue affaiblit les hommes qui la regardent, et on dit qu’elle courait plus vite que les chevaux. Au Pays de Galles, la déesse Rhiannon, chevauchant un cheval, était cette clé qui accorde la royauté. La pénitence qu’elle endure, suite à l’enlèvement de son fils, est un ajout dû à la christianisation du récit, cette notion étant inconnue de la civilisation celtique.

Il est intéressant de constater que, du point de vue linguistique, ces déesses ont des points communs surprenants.
Les noms Brigit et Brigantia dérivent de l’ancien celtique brigantija ou brigantis, signifiant très haute. L’origine est le mot briga (hauteur, forteresse) qui, utilisé comme préfixe, a donné de nombreux toponymes dans l’espace insulaire, en Gaule et dans la péninsule ibérique.
Rhiannon et Morrigan, quant à elles, partagent la même étymologie, l’une étant galloise, l’autre irlandaise : en irlandais ancien mór signifie grande et rígan signifie reine, dérivant du proto-celtique Māra Rīganī. Le nom gallois Rhiannon dérive aussi du proto-celtique rīganī, avec le suffixe augmentatif –on. La forme romano-britannique du nom aurait pu être Rīgantonā.
Epona signifie Grande jument en gaulois, épos signifiant cheval, avec le suffixe augmentatif –ona.

Le point commun est clair : toutes sont des Grandes Déesses, des Grandes Reines. Toutes sont des Déesses de la Souveraineté. Une image composite de cette déesse celte se forme : elle veille sur les puissants de leur naissance à leur renaissance ; dans le feu de sa forge, ou dans l’eau de sa matrice, elle transforme un initié ; elle est la source de l’inspiration et de la sagesse, celle qui donne le pouvoir spirituel et temporel.

A propos Caitlín Urksa nic Mhorrigan

Païenne, Celte de coeur, créature de la nuit et Ourse des montagnes ; artiste par plaisir, prof par obligation ; Sagittaire/Verseau, à la fois perfectionniste et désordonnée, les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles.
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5 commentaires pour Souveraineté

  1. Eirina dit :

    A la recherche de ce qui pouvait bien relier Brigid/Brigantia à Epona, après avoir lu quelque part qu’Epona était l’avatar gaulois de Brigid, ce qui m’intriguait pas mal, car je me suis un peu rapprochée de ces 2 Déesses dernièrement…et voilà que je tombe sur ton article que j’avais sûrement déjà lu sans qu’il m’interpelle particulièrement…là il m’aide bien et tombe vraiment à pic, car je peinais à trouver des infos ! J’ignorais l’aspect triple d’Epona aussi, et de là le lien avec Morrigan…c’est fascinant…il n’y a pas de hasard ^^… je vais donc creuser tout ça…si tu pouvais me suggérer des pistes de recherches supplémentaires, je suis preneuse ;-)…

    • on trouve pas mal d’infos sur les sites anglophones, vu que les Iles Britanniques sont assez marquées par les celtes. si tu veux (et si la langue de William ne te pose pas trop de problème), je peux t’indiquer quelques liens de ce côté là =)

  2. Eirina dit :

    Ah si tu peux me conseiller quelques liens en anglais (non, pas de soucis avec la langue de Will ;-)), ce sera avec plaisir ! Merciiii !!

    • Eirina dit :

      Eh bien, je vais aller explorer tout ça avec bonheur, tu m’as bien gâtée ^^…je suis sûre que je vais avancer grâce à toi !Un super grand merci Morrigan =)!

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